Micro-agressions : survivre au « syndrome vieux-couple »

Le déclin libidinesque est-il la pire chose qui puisse arriver à votre vie sexuelle, à mesure que vous avancerez en âge ? Pas vraiment. Les effets de la ménopause sont bien documentés, les soucis d’érection aussi. L’ennui également.

Mais quand on observe les vieux couples, l’aspect relationnel paraît parfois plus inquiétant que les contrariétés purement physiques. Souffrir d’une maladie est une chose. Se chamailler non-stop, souffrir de ce qui devrait nous apporter de la joie, semble constituer une déception bien supérieure. Alors qu’on grandit avec l’idée d’une bienveillance absolue s’intensifiant au fil du temps, de tartes aux pommes partagées le dimanche, de souvenirs qui tissent des liens toujours plus profonds… les micro-agressions, les petites piques, sont difficiles à ignorer pour les proches. Quand ça ne tourne pas à la guerre de tranchées. Certains couples s’observent comme des prédateurs, cherchant la moindre occasion pour prendre des revanches sur on-ne-sait-quoi.

Ceci n’est pas juste une impression. Comme le notait le Figaro en 2016 : « ennui, exaspération ou envie de liberté, les «vieux couples» ne vieillissent plus forcément ensemble. En dix ans, le nombre de seniors qui ont rompu leurs liens matrimoniaux a quasiment doublé. » 

Doublé ? En seulement 10 ans ? Clairement, la génération 68 n’a pas la patience des Grands Anciens – elle tient le divorce non seulement pour acquis, mais pour une solution pragmatique à ses problèmes (ce qui peut parfaitement être le cas, évidemment). Non seulement la tolérance à la frustration se réduit, mais pour ceux qui ne veulent pas se séparer, cette frustration existe dans un temps long (celui de l’infinie retraite – enfin, aussi longue que possible) : un supplice de la goutte d’eau. Qui fait des ravages. Et qui désempare les générations plus jeunes (hello) qui voient se profiler des avenirs moins radieux que nous l’imaginions enfants – avec des modèles de vieillesse plus traditionnels… et plus patients.

A quel moment l’amour devient-il une guerre, et surtout, comment faire pour éviter cela ? Notons tout d’abord que les couples qui ne croient pas à la fatalité sont ceux qui s’en tirent le mieux (selon la dernière grosse enquête nationale britannique), il y a donc un environnement mental positif à maintenir. Problème : en France nous confondons souvent pessimisme et réalisme, et la question de savoir si nous avons tort ou raison n’est pas pertinente – même si nous avions raison sur le fond, le fait d’avoir raison nous donnerait tort dans une certaine mesure, parce que nous sommes privés d’un outil de transformation du quotidien. Cet outil, vous pouvez l’appeler espoir ou bonne volonté : il se trouve que sans faire des miracles, la pensée pas-trop-négative a tendance à aider.

Pour éviter d’arriver après la bataille, la bienveillance doit se mettre en place tôt. Si deux années ensemble suffisent pour se faire une bonne idée des défauts de l’autre, qu’est-ce que ça donnera après vingt ans ? Faire comme si on ne remarquait pas, ou nier ces défauts, fonctionnera moins bien que les accepter. Quitte à en rire. Et quitte à tout mettre sur la table. « Je sais que j’ai signé pour ta manie du fact-checking sur Wikipedia, mais franchement, parfois, je m’en mords les doigts ». 

Puisque telle ou telle contrariété va durer une éternité, la passer sous silence n’a aucun sens. Objectivement parlant, personne ne peut ronger son frein pendant 50 ans (sauf les moines zen, j’imagine – les autres somatiseront ou finiront par disparaître sans laisser de traces). C’est maintenant qu’il faut anticiper le futur : voir les retraités doubler le ratio de divorce nous donne une indication, pas un destin. C’est maintenant qu’il faut se demander comment vivre ensemble longtemps – ou s’il faut y renoncer.

J’imagine que des études viendront un jour nous expliquer ce qui fonctionne, même si nous ne sommes pas des statistiques. En attendant, pour ma part, je ne cracherais pas sur un instrument tout aussi simple que la pensée positive : la conversation. Pas « la » conversation unique mais La Conversation au temps long, celle qui commence le premier soir et ne s’interrompt même pas sur le lit de mort (ne parlez-vous jamais à vos disparus ?). C’est ma seule piste sérieuse pour le moment si je mets de côté la décohabitation, ou le fait d’avoir une bonne nature, tempérée, parfaitement balancée et peu propice à la frustration (ce qui me laisse toujours vaguement sceptique – si on n’est jamais frustré, n’est-ce pas une marque d’indifférence ?), bref, à vérifier : les couples dont les DEUX membres se racontent un tas de bêtises, ceux qui partagent leurs lectures, ceux qui se livrent sans vergogne au small talk, semblent s’en tirer mieux que les autres. 

Et si vous avez d’autres intuitions concernant le succès de l’ultra-marathon de couple, vivant ensemble, vieillissant ensemble, sans se tirer des scuds… je veux bien.

[Précision ultime : le terme de micro-agression appartient au départ à la sociologie, il date de 1970 et décrit l’humiliation courante d’une minorité (les pauvres, les handicapés, les gays, etc). Le concept est sujet à caution, il encouragerait la victimisation – on me pardonnera donc d’utiliser ce raccourci pour parler, euh… de minuscules agressions constamment répétées.]

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